Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

 

Aux Editions Phébus

Résumé de l’éditeur :

L’écriture de Julie Otsuka est puissante, poétique, incantatoire. Les voix sont nombreuses et passionnées. La musique sublime, entêtante et douloureuse. Les visages, les voix, les images, les vies que l’auteur  décrit sont ceux de ces Japonaises qui ont quitté leur pays au début du XXe siècle pour épouser aux Etats-Unis un homme qu’elles n’ont pas choisi.

C’est après une éprouvante traversée de l’océan Pacifique qu’elles rencontrent pour la première fois à San Francisco leur futur mari. Celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui dont elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir.

A la façon d’un chœur antique, leurs voix s’élèvent et racontent leurs misérables vies d’exilées… Leur nuit de noces, souvent brutale, leurs rudes journées de travail dans les champs, leurs combats pour apprivoiser une langue inconnue, la naissance de leurs enfants, l’humiliation des Blancs, le rejet par leur progéniture de leur patrimoine et de leur histoire… Une véritable clameur jusqu’au silence de la guerre. Et l’oubli.

Mon humble avis :

La façon dont Julie Otsuka mène son récit, englobant toutes ces femmes en jouant du « nous » pour construire son texte, est peu commune et surprend agréablement la lectrice que je suis. Elle dépeint l’horreur vécue  par ces femmes, dont certaines avaient à peine quatorze ans lorsqu’elles foulèrent le sol de ce pays inconnu. Leurs rêves de mariage et de vie dorée, auprès d’époux japonais émigrés, s’évanouiront très vite après leur arrivée en Amérique.

La vie difficile face à ces maris souvent violents et peu reconnaissants feront d’elles des femmes soumises, initiées aux travaux les plus rudes. Certaines seront femmes de ménage dans la haute bourgeoisie américaine,  d’autres cultiveront la terre, ou d’autres encore seront confinées dans des bordels. Plusieurs d’entre elles rêveront d’insoumission, de liberté et de vie meilleure. Mais pourtant, chacune ou presque restera auprès de son mari. Cet ouvrage retrace les années d’effacement et de souffrance éprouvés par ce peuple émigré dont le travail acharné a permis de construire une vie. Mais quelle vie ? Jamais vraiment intégré par le peuple américain, ces malheureux, pourtant naturalisés, ont été  dépossédés de leurs biens, parqués dans des camps comme d’autres l’ont été en Europe dans les années 40. Subitement ceux qu’ils côtoyaient chaque jour se sont mis à les éviter. Habitués à courber l’échine, ils se sont pliés à l’autorité, ont quitté leur foyer, laissant derrière eux leur passé, leurs souvenirs dans ce pays qui était désormais le leur. Petit à petit, les exilés japonais ont été oubliés, rayés de leur quartier comme si jamais, ils n’avaient existé.

L’histoire les a peut-être effacés de la mémoire collective mais Julie Otsuka leur rend hommage à travers ce livre magnifique, émouvant et douloureux. A mi-chemin entre le roman et le reportage historique, il aura fallu cet ouvrage pour que j’apprenne et comprenne toute la cruauté vécue par ces femmes et leur communauté.