Suzanne aux yeux noirs – Manon Moreau

Suzanne aux yeux noirsAux Editions Delphine Montalant

Résumé de l’éditeur :

C’est l’histoire d’un marin amoureux d’une Marie. Des Suzannes aux yeux noirs semées dans les jardins. Deux cent deux peupliers, la lumière de Brémeuse, une naissance dans la nuit.

C’est une histoire de sœurs, de fils, de pères, d’autre encore, Théodore, Gianna, Marcello, Céleste, Rachel, Samuel, Betty. Et Ondine, se souviendra-t-elle de la rivière ?

Mon humble avis :

Je ne suis habituellement pas une grande fanatique de nouvelles. Pourtant cette année c’est le deuxième recueil que je lis et tout comme le premier, celui-ci m’a beaucoup plu.

Suzanne aux yeux noirs c’est un livre de dix-huit histoires, des chroniques de la vie de tous les jours, sur des sujets variés, certains légers, d’autres plus graves. C’est d’une écriture pleine de sensibilité et de finesse que Marion Moreau rédige ces tranches de vies. Elle y parle d’amour, d’amitié, de rupture, de départ, d’enfants, de solitude, d’histoires de famille. On y trouve également des références aux rives de la Garonne, au mascaret, à une forêt de peupliers, le tout raconté de façon poétique afin que le lecteur se laisse emporter dans ses propres rêves.

Mes préférences vont vers » Jaurès », » les limbes » et surtout « le bouquet » dont je vous livre deux courts extraits :

 

« C’est ainsi depuis vingt-trois ans. De bonne heure le matin de mon anniversaire on sonne à ma porte, j’ouvre, ce sont des fleurs, ses fleurs.

Vingt-trois ans, pas une année sans fleurs, et pourtant chaque fois je suis surprise, je me demande encore qui sonne à la porte, des fleurs pour moi, et de qui ? Le livreur hausse les épaules, quelle boutique, quel fleuriste alors vous envoie ? Le petit mot fixé par une fine épingle, là, madame, je ne peux pas vous en dire plus, enfin si, elles viennent de Montrouge.

Montrouge, bien sûr, Montrouge.

Je me souviens alors que c’est elle, ce bouquet, un gros bouquet rose et blanc, énorme et délicat, débordant elle a comme chaque année dévalisé le fleuriste, je la devine le matin même choisissant avec soin et autorité des brassées de roses, de freesias et de renoncules, du feuillage mais pas trop, débordant et discipliné, nous ne sommes pas à un paradoxe près.

Oui chaque année je suis surprise, je ne m’y habitue pas, toute cette délicatesse livrée chez moi de bon matin, comme une bouffée d’élégance et de mélancolie, des souvenirs déguisés en tiges, en pétales et en feuilles, c’est elle qui entre dans ma maison, c’est elle qui prend place dans mon salon, sur la petite table de brocante envahie par ce bouquet trop gros. Dans l’enveloppe, quelques mots de sa main : « je t’embrasse, bon anniversaire, pensées… » Peu de mots, juste de quoi m’assurer que c’est encore elle, le coup du bouquet. »

 « Pas une année elle ne m’a oubliée. Pas une année sans fleurs. Les montagnes peuvent s’écrouler dans la mer, tout, n’importe quoi, elle pense à moi, on sonne à la porte, c’est le matin, soudain j’ai vingt ans. Chaque année j’ai vingt ans.

Nous nous voyons de moins en moins. Une fois l’an peut-être. Si l’on compte le bouquet d’anniversaire, deux rendez-vous par an.

La dernière fois, une terrasse au soleil, en décapsulant la bouteille le serveur a lâché : c’est fou comme votre fille vous ressemble.

Que réponse à cela.

Je ne suis pas sa fille ?

Ce n’est pas ma mère ?

Elle a une belle-fille, une vraie, ravissante au bras de son fils.

Et je suis la belle-fille d’une autre femme.

C’est juste que nous ne sommes pas prévues dans le dictionnaire.

Une anomalie. Quelque chose qui ne se fait pas. Une douce folie.

Elle et moi.

Elle a levé les yeux vers le serveur. Lui a souri.

Oui, elle me ressemble, n’est-ce-pas ?

N’est-ce-pas. »